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17 Mai 2012, St Pascal
Fragments d'écrits
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Il y a cent cinquante ans naissait Arthur Rimbaud. Pourtant le long garçon révolté, regard de mercure et cheveux en broussailles, n'a pas pris une ride. Son icône déclinée sur les murs de nos villes hante toujours nos rêves adolescents. Car Rimbaud est ce frère visionnaire qui nous offre par-dessus les siècles l'éblouissante violence de sa poésie, l'éternelle jeunesse de ses passions, de ses souffrances.

Qu'il joue avec les formes les plus classiques de la poésie rimée ou qu'il invente une prose poétique libérée, Rimbaud n'en finit jamais de chercher au fond des mots, le long des chemins qu'il arpente le pied léger et le coeur lourd, une vérité qui lui échappe, une image qui se dérobe, une improbable oasis, l'ombre d'un père ...

Qu'est-ce qui pousse Rimbaud à fuir et à se fuir ? Quel fantôme accompagne ce promeneur solitaire qui, à dix-neuf ans, tourne le dos à la poésie, qu'il a révolutionnée d'une plume douloureuse, pour partir ailleurs, vers d'autres rivages ?

Rimbaud a gardé son mystère. L'homme aux semelles de vent prématurément vieilli et amputé d'une jambe est-il encore ce poète aux yeux clairs qui tanguait sur son " Bateau ivre " et s'étourdissait au rythme syncopé des " Illuminations " ?

Chacun à son Rimbaud, qu'il revisite en mots ou en images, entre la réalité et le mythe, la poésie et l'errance, le rêve et le cauchemar. Et, à explorer ainsi son sillage, à rêver sur ses traces, à épouser ses révoltes, à traverser ces déserts lointains que hantent encore l'ombre de ses caravanes, à relire les pages qu'il a abandonnées sur sa route, on sait que Rimbaud n'a pas d'âge : il est notre contemporain.

 

La précocité de Rimbaud dérange quelque peu le sentiment chronologique : il semble l'aîné de confrères beaucoup plus âgés que lui. Il est donc utile de remettre les calendriers à l'heure. En 1873, lorsque paraît à Bruxelles " Une saison en enfer " , le seul recueil que Rimbaud ait fait éditer, le poète a donc dix-neuf ans. Victor Hugo, qui vient de rentrer en France après vingt années d'exil, fête ses soixante et onze ans ; Théophile Gautier est mort en 1872 à soixante et un ans. Toutes les grandes figures du romantismes flamboyant se sont effacées pendant le second Empire, qui enterrait aussi leurs illusions, à l'exception de Jules Michelet, soixante-treize ans, qui mourra l'année suivante. Flaubert, cinquante-deux ans, vient de publier " L'Education sentimentale " ; George Sand, soixante-neuf ans, revenue après la Commune de son socialisme champêtre, continue à publier par habitude, mais ni le coeur ni le tempérament n'y sont plus ; Leconte de Lisle, considéré, comme le chef de file des Parnassiens, a cinquante-cinq ans ; Théodore de Banville cinquante. Mort en 1867, Baudelaire aurait cinquante-deux ans. Parmi les dramaturges qui triomphent sur la scène, Eugène Labiche a cinquante-huit ans, Victorien Sardou, quarante-deux, Joseph Bouchardy, le " Shakespeare du mélodrame ", est mort en 1870, à soixante ans.

Dans la nouvelle génération des lettres, celle qui monte à l'assaut des revues et des journaux, François Coppée, le disciple de Leconte de Lisle, a trente et un ans, José Maria de Heredia, Stéphane Mallarmé, Charles Cros également ; Paul Verlaine vingt-neuf ans, Tristan Corbière vingt-huit, Germain Nouveau vingt-deux, Villiers de l'Isle Adam, trente-cinq. Quant aux maîtres du roman naturaliste qui tambourinent à la porte du succès, Emile Zola, trente-trois ans, commence à publier les premiers volumes de ses " Rougon-Macquart " chez Charpentier ; Guy de Maupassant, vingt-trois ans, le protégé de Flaubert, poursuit ses classes auprès de son mentor en n'écrivant encore que des vers, tout en effectuant des recherches pour " Bouvard et Pécuchet " ; Alphonse Daudet, trente-trois ans, se fait connaître en polémiquant contre les Parnassiens ; Joris-Karl Huysmans, vingt-cinq ans, entame l'étrange parcours qui le conduira du naturalisme le plus cru aux envoûtements du mysticisme.

Mais, hormis Verlaine bien sûr et un peu Germain Nouveau, Rimbaud ignore ou feint d'ignorer ses jeunes aînés dans les lettres. Quand il envisage de faire une carrière poétique, l'enfant de Charleville ne considère que les bastions solidement établis et légitimés du monde, évidemment parisien, de la littérature. En poésie, il n'y a que deux monuments identifiables. D'une part Hugo, l'homme-siècle, la poésie à lui tout seul, sanctifié qui plus est par sa lutte politique inflexible contre l'empereur déchu. D'autre part le Parnasse.

 

A défaut de pouvoir séduire un Hugo inaccessible, Rimbaud s'adresse à Théodore de Banville, figure de proue du mouvement parnassien. Le monde des lettres l'ignore, mais sous l'impulsion de ce jeune orgueilleux une révolution poétique est en marche.

 

La lettre du 24 mai 1870 à Théodore de Banville est le premier art poétique de Rimbaud. La façon dont elle est publiée habituellement ne permet guère d'en percevoir l'importance. En effet, conformément aux divisions de genre du XIXe siècle, on donne d'un côté les trois poèmes (celui nommé plus tard " Sensation, Ophélie et Credo in unam "), de l'autre ce qu'on estime proprement épistolaire :

 

" Cher Maître,

Nous sommes au mois d'amour, j'ai presque dix-sept ans."

 

Rimbaud, né le 20 octobre 1854, n'a donc pas encore seize ans. Il essaie de se vieillir pour qu'on le prenne au sérieux. Rimbaud a dû découvrir Banville par les livres que lui a prêtés son professeur Izambard, arrivé à Charleville au début de 1870, cinq mois plus tôt : certainement " Gringoire " - pour la composition du devoir dont il a donné le sujet en février ou avril, " Discours de Charles d'Orléans à Louis XI " -, probablement le premier numéro du Parnasse contemporain et une partie du second, et les " Cariatides ", dans lesquelles se trouvent des poèmes suivis de très près par le collégien qui imagine que Banville est pour l'instant le grand poète français, le " pape ". Hugo est toujours en exil, immense masse qui bouche l'horizon. Banville est un intermédiaire. Les poèmes qu'il lui envoie sont de superbes pastiches d'Hugo selon Banville. Il y avait bien d'autres voies pour explorer les filons de l'exilé. Rimbaud en essaiera plusieurs.

 

" L'âge des espérances et des chimères, comme on dit, - et voici que je me suis mis, enfant touché par le doigt de la Muse, - pardon si c'est banal, - à dire mes bonnes croyances, mes espérances, mes sensations, toutes ces choses des poètes - moi j'appelle cela du printemps.

" Que si je vous envoie quelques-uns de ces vers, - et cela en passant par Alph. Lemerre, le bon éditeur, - c'est que j'aime tous les poètes, tous les bons Parnassiens, - puisque le poète est un Parnassien, - épris de la beauté idéale ; c'est que j'aime en vous, bien naïvement, un descendant de Ronsard, un frère de nos maîtres de 1830, un vrai romantique, un vrai poète. Voilà pourquoi - c'est bête, n'est-ce pas, mais enfin ? ... "

 

Remarquable, l'utilisation du mot " bon ", qui revient trois fois en ce début de lettre. Rimbaud, dans l'année qui suivra, se mettra à dire ses " mauvaises croyances ", prendra le personnage du " méchant " qu'on lui a certainement imposé, mais le mot " bon " et toute sa famille : " bonté ", " bonheur ", conservera un extraordinaire pouvoir, et le titre de " La Bonne Chanson " est certainement une des raisons qui l'ont attiré du côté de Verlaine.

 

" Dans deux ans, dans un an peut-être, je serai à Paris. - Anch'io, messieurs du journal, je serai Parnassien ! - Je ne sais ce que j'ai là ... qui veut monter ... - Je jure, cher maître, d'adorer toujours les deux déesses, Muse et Liberté. "

" Anch'io ", c'est, selon Vasari, le mot du jeune Corrège devant la " Sainte Cécile " de Raphaël s'écriant : " Et moi aussi je suis peintre ! " Rimbaud a vu ce qu'on écrivait dans Le Parnasse contemporain, Banville en particulier ; il veut faire la conquête de ce monde-là. Il trouve très beaux les poèmes publiés dans ces recueils, mais il a le sentiment que l'on pourrait faire quelque chose d'encore plus fort. Cette lettre, avec la modestie du début, sur un ton un peu embarrassé, un peu gauche, montre un extraordinaire orgueil.

 

" Ne faites pas trop la moue en lisant ces vers : vous me rendriez fou de joie et d'espérance, si vous vouliez, cher Maître, faire faire à la pièce Credo in unam une petite place entre les Parnassiens ... Je viendrais à la dernière série du Parnasse : cela ferait le Credo des poètes ! ... Ambition ! Ô Folle ! "

 

Il viendra à la dernière place, mais pour apporter le credo des poètes contemporains, pour expliquer clairement ce que les autres ne font qu'indiquer et chercher. Cet enfant de quinze ans écrit à l'une de ses idoles parisiennes pour lui dire : j'ai la solution ! Credo in unam (qui s'appellera ensuite Soleil et Chair) est déjà un grand texte religieux, ou antireligieux, sur la relation de la poésie contemporaine avec le paganisme. Il reprend des textes d'Hugo, en particulier Le Sacre de la femme dans La Légende des siècles, mais en beaucoup plus positif.

 

- Une brise d'amour dans la nuit a passé ...

Et, dans les bois sacrés, sous l'horreur des grands arbres,

Majestueusement debout, les sombres marbres,

Les Dieux, au front desquels le bouvreuil fait son nid,

- Les Dieux écoutent l'Homme et le Monde infini !

 

" Si ces vers trouvaient place au Parnasse contemporain ?

- Ne sont-ils pas la foi des poètes ?

- Je ne suis pas connu, qu'importe ? Les poètes sont frères.

Ces vers croient ; ils aiment ; ils espèrent : c'est tout.

- Cher Maître, à moi : levez-moi un peu : je suis jeune : tendez-moi la main ...

En quoi une telle foi est-elle donc la foi des poètes ? Quelle relation y a-t-il entre la poésie au sens le plus simple (le plus enfantin, pourrait-on dire) de lignes inégales rimées d'un certain nombre de syllabes et cette façon de voir les choses ? Cette puissance des figures que sont les dieux de l'Antiquité, dont le retour transformateur va permettre le paradis d'un savoir nouveau, savoir de l'esprit et de tout les sens, est liée à quelque chose qui va se développer dans les mois qui viennent : l'importance de la vision et de la voyance. Les poètes sont pour Rimbaud des gens capables de voir les choses, au sens le plus immédiat du terme, et c'est à cause de leur technique poétique qu'ils ont cette capacité.

 

Rimbaud cherche la bonté et la beauté. Il se sent de plus en plus enfoui dans la méchanceté et la laideur. L'apparence bonté se révélera parfois comme particulièrement cruelle. La seule solution sera de hurler avec les loups. Voyant et voyou sont étroitement liés ; le voyou se glisse dans les coulisses de la réalité. Pour pouvoir faire revenir les dieux dans leur nouveau rôle, le voyant est contraint par la hideur contemporaine de prendre le masque du voyou.

Un an après la première lettre à Banville, Rimbaud écrit à Paul Demeny les deux lettres que l'on appelle " du Voyant ". Les poèmes qui les illustrent sont d'un ton tout différent. C'est qu'il s'est passé bien des choses dans l'histoire de la France et dans le milieu qui entoure Rimbaud. D'abord la catastrophe, la débâcle de l'Empire français, puis l'échec de la Commune. Ces lettres sont contemporaines de son écrasement, Rimbaud, qui a seize ans, vit ce drame d'autant plus fortement qu'il est un habitant de la frontière.

 

" Voici de la prose sur l'avenir de la poésie ... "

 

Rimbaud considère qu'il est " sacré " poète. Ce n'est pas de sa faute. C'est pourquoi toutes les objurgations de sa famille, de sa mère, de sa soeur Isabelle, ne servent à rien. Un beau jour il s'est réveillé clairon, violon. Mais pour l'instant il en est au niveau des premiers romantiques ; il n'est pas encore responsable de sa pensée, de ses visions. Il a la chance d'être traversé par l'intelligence universelle qui jette ses idées ; une partie tombe sur lui et d'autres ; pour l'instant il n'y est pour rien. Celui qui parle dans ses écrits, ce n'est pas encore lui-même ; " je est un autre " , et c'est encore un autre qu'il faut chercher. Il faut rendre plus régulier ce miracle de l'éclosion de la pensée. A ce moment il y aura une nouvelle étape de l'histoire de la poésie, du développement de l'esprit humain : la poésie recherchée systématiquement. Cela implique un travail énorme.

 

Pour l'instant Rimbaud est " en grève ", en période d'attente.

Il travaille à faire des poèmes, mais ce n'est pas encore vraiment ceux qu'il voudrait faire. Il travaille sur lui-même déjà ; il lui faudra faire des études considérables.

Après avoir fait imprimer " Une Saison en Enfer " et l'avoir abandonné, il fera de grandes lectures au British Museum, apprendra les langues, obtiendra que sa mère lui paie un voyage en Allemagne dans ce dessein, ira jusqu'à apprendre la musique, un peu de piano. Ce programme d'études, il le continuera au moins deux ans après la publication avortée de la Saison, et les premiers voyages doivent être considérés comme en faisant partie.

 

" Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant.

Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons pour n'en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, - et le suprême Savant ! - Car il arrive à l'inconnu ! Puisqu'il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu'aucun ! Il arrive à l'inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l'intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu'il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innommables ... "

Qu'il crève, cela n'a pas d'importance car " viendront d'autres horribles travailleurs ... " Le mot " voyant " a été compis par les surréalistes, Breton surtout, en relation avec les " voyantes ". Il y a de cela, mais il y a beaucoup plus. C'est le refrain, " j'ai vu ... " du Bateau ivre : " Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir."

Il faut qu'il voie, alors que la plupart du temps la vue est bouchée. Le poète est le contraire d'un endormi ou d'un aveugle. A plusieurs reprises revient le verbe " s'éveiller". Le grand songe, c'est l'union du jour et de la nuit.

... Donc le poète est vraiment voleur de feu. Il est chargé de l'humanité, des animaux même ; il devra faire sentir, palper, écouter ses inventions ; si ce qu'il rapporte de là-bas a forme, il donne forme ; si c'est informe, il donne de l'informe. Trouver une langue ... Cette langue sera de l'âme pour l'âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant. Le poète définirait la quantité d'inconnu s'éveillant en son temps dans l'âme universelle : il donnerait plus - que la formule de sa pensée, que la notation de sa marche au Progrès ! Enormité devenant norme, absorbée par tous, il serait vraiment un multiplicateur de progrés !

A certaines époques le progrès est pensé en termes de croissance économique. On s'imagine que ce qu'il faut faire, c'est fabriquer de plus en plus d'automobiles, de moissonneuses ou de téléphones portables. Ne considérer que cela, c'est aller, pour Rimbaud, à des catastrophes comme celle à laquelle on est en train d'assister en France en 1871. Le poète sort de la norme du fait que la poésie le traverse, mais certains poètes n'auront qu'une envie, c'est rentrer le plus vite possible dans cette norme, devenir académiciens ; d'autres, peu nombreux, sauront cultiver en eux cette différence, qui deviendra la norme suivante.

Comme Demeny n'a pas répondu à cette lettre, abasourdi par cette pensée prophétique, Rimbaud lui écrit une autre lettre dans laquelle il lui envoie de nouveaux poèmes, mais en lui demandant de détruire ceux qu'il lui avait donnés auparavant.

" Brûlez, je le veux, et je crois que vous respecterez ma volonté comme celle d'un mort, brûlez tous les vers que je fus assez sot pour vous donner lors de mon séjour à Douai."

Heureusement pour nous, Demeny n'a pas obéi, car pour la plupart des vingt-deux poèmes qui le composent, le recueil copié par Rimbaud est l'unique source ; mais on voit qu'il y a une première tentative d'autodafé, une rétractation. Il veut effacer toute une période de sa poésie dont il n'est pas suffisamment satisfait, et surtout qui ne correspond plus à ses ambitions présentes.

 

Rimbaud avait écrit à Georges Izambard ; déception. Il écrit ensuite à Paul Demeny, dont il avait fait connaître les vers à son ancien professeur et que celui-ci lui avait fait rencontrer en chair et en os ; nouvelle déception. Le 15 août 1871, il fait une nouvelle tentative du côté de Théodore de Banville. Cette lettre est presque entièrement constituée par un long poème aussi sibyllin à première lecture que la " Prose pour des Esseintes " de Mallarmé, mais aussi splendide, " Ce qu'on dit au poète à propos des fleurs " qui constitue un nouvel art poétique et s'éclaire considérablement à la lecture de la " lettre du Voyant ". A la fin, un post-scriptum explicatif :

" Monsieur et cher Maître,

Vous rappelez-vous avoir reçu de province, en juin 1870, cent ou cent cinquante hexamètres mythologiques intitulés " Crédo in unam " ? Vous fûtes assez bon pour me répondre !  "

 

" Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,

Picoté par les blés, fouler l'herbe menue ;

Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds. "

 

" Commerçant ! Colon ! Médium !

Ta rime sourdra, rose ou blanche,

Comme un rayon de sodium,

Comme un caoutchouc qui s'épanche !

 

De tes noirs Poèmes, - Jongleur !

Blancs, verts, et rouges dioptriques,

Que s'évadent d'étranges fleurs

Et des papillons électriques !

 

Voilà ! C'est le Siècle d'enfer !

Et les poteaux télégraphiques

Vont orner, - Lyre aux chants de fer,

Tes omoplates magnifiques !

 

Un véritable Méphistophélès transfiguré.

 

Banville, en dépit de toute sa bonne volonté, a dû être un peu éberlué. Il n'a pas jugé bon de répondre. Mais très peu après cette lecture, dès le début de septembre, Rimbaud à écrit à Verlaine par deux fois, en lui envoyant des poèmes recopiés par Ernest Delahaye en petite ronde, parce que ça ressemble davantage à l'imprimé et que ça se lit mieux. Cette fois la réponse vient, passionnée, c'est le coup de foudre. Verlaine le fait venir chez lui ; une nouvelle aventure commence.

 

Rimbaud est sans doute le mythe le plus puissant de l'histoire de toutes les littératures. - D'autant plus qu'il n'y a pas de mythe à proprement parler, mais une histoire vraie qui lui ressemble, et dont on peut retenir trois aspects principaux, stupéfiants. Il est sans exemple, en effet, dans toutes les littératures, premièrement qu'un jeune homme parvienne immédiatement à la perfection, sans le détour de la longue patience du travail classique. Deuxièmement, qu'il réoriente toute la poétique générale. Rimbaud réarme la poésie en lui demandant l'Impossible. Ce n'est pas rien : par cette forme de poésie en prose - qui dépasse les Petits poèmes en prose de Baudelaire - il atteint le premier à quelque terme formel. Après les Illuminations on ne peut plus que déconstruire ... Et enfin, troisièmement, il est sans exemple que ce jeune homme abandonne et dénigre son oeuvre.

 

Le silence de Rimbaud préfigure un silence d'une étoffe comparable à celui de Duchamp, qui tire le rideau sur la Peinture. Voyez cette nébuleuse immensément diffuse qu'est la poésie aujourd'hui ; si vous remontez l'explosion jusqu'à son origine, vous trouverez Arthur Rimbaud. Le silence de Rimbaud frappe de péremption la poésie (avec la date à établir : 1873, 1875, 1880, 1886 ...) ; il forme une énigme pour tout poète qui prétend parler à son tour. Il interroge autant que son oeuvre ; il pose la question de Hölderlin, l'à quoi bon, mais avec la réponse : à rien ! - " Des rinçures ! " dira-t-il. Ainsi Rimbaud est entouré d'un mur de flammes ; il représente une double impasse : pourquoi écrire, d'une part, et écrire quoi après ça ; et d'autre part, on ne peut pas se taire, parce que le silence ne s'imite pas ; on ne peut pas recommencer le Harar. Question enchaînée à celle de la vie opposée à l'oeuvre, et donc à la définition même de la poésie.

D'où un phénomène incompréhensible : les contradictions apparentes de Rimbaud ont porté massivement la critique à distinguer " deux Rimbaud ". D'un côté, le poète génial, avec les Illuminations dans le regard, de l'autre le négociant d'Afrique et d'Arabie, laborieux et lugubre, traître à ses idéaux de jeunesse. André Breton n'hésitait pas à accuser Rimbaud de lâcheté, opposant le poète au négociant d'Abyssinie, et lançait un superbe et ridicule Pas de Harar pour moi ! (1924) ; Yves Bonnefoy débutait bien son Rimbaud par lui-même (1961) par cette juste recommandation : " Pour comprendre Rimbaud, lisons Rimbaud ... " mais l'achevait sur cette étrange injonction de ne pas lire : " Ne lisons pas les lettres de Rimbaud l'Africain."

 

Ce circulez, il n'y a rien à voir sous-entend que la chose est horrible et tout autant jugée d'avance : " Inutile de discuter encore sur Rimbaud, tranchait encore l'auteur du Second Manifeste du surréalisme, Rimbaud s'est trompé, Rimbaud a voulu nous tromper ", ajoutant donc la circonstance aggravante d'un procès d'intention - corsée d'une préméditation ? Deux Rimbaud ! Y aurait-il quelque ... " coupure épistémologique " ? On nous a déjà fait le coup !

 

Mais pour comprendre une vie, il en faut une autre ; en quelque manière donner la sienne ; pour ma part, trente-sept ans de travail, soit la durée de sa vie à lui, positionnés presque symétriquement un siècle après, à la façon de Jean Richepin, né en 1849 - Richope, que fréquenta Rimbaud au Quartier latin - et dont la vie inclut en cercles concentriques la trop brève " aventure terrestre " d'Arthur Rimbaud. Sur la rive d'un autre siècle, j'aurai vécu en état de centenaire permanent, assistant en direct à tous les événements : en 1970 les poèmes des fugues, en 1971 Le Bateau ivre et le voyage à Paris, en 1973 le drame de Bruxelles, en 1975 ses vingt ans à " Stuttgarce ", puis la wanderlust à travers toute l'Europe ; j'arrivai à Harar à vingt-six ans à l'âge auquel Rimbaud y débarquait, célébrai en 1986 les Illuminations publiées par Verlaine (dont Rimbaud, à Aden, se moquait éperdument), jusqu'à une forme de délivrance le 10 novembre 1991 à Marseille ... J'aurai fini par réunir tous les livres et rencontrer tous les rimbaldiens - et mes compagnons de travail furent plutôt des rimbaldistes, Laurent Terzieff, Hugo Pratt, Enzo Cucchi, Léo Ferré ... - parcouru la Rimbaldie de fond en comble, de A (den) jusqu'à Z (anzibar) : c'est dire que les cent cinquante ans d'Arthur Rimbaud n'ont à mes yeux plus aucune signification.

 

 

 

 

 

 

Tags associés : Rimbaud, trafiquant, ames

J'kaz !
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Jeudi 14 Août 20082 commentaire(s)
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